Gar’ou loup !

Il voyait le monde en noir et blanc, couvert de neige, mais il ne sentait pas la morsure du froid : au contraire il l’aimait plus que tout. Son épais pelage le protégeait de l’hiver. Des odeurs âcres et douces, animales, végétales ou minérales pénétraient ses narines, il distinguait celles de la forêt et celles de la ville, là où vivent les hommes. Faibles créatures mais il admettait qu’elles étaient dotées d’une certaine intelligence. Ses pattes ne produisaient aucun bruit dans la poudre blanche et glaciale, il se déplaçait aussi silencieusement qu’une ombre. Dans cette balade nocturne, sa seule compagne d’infortune était la Lune, elle le regardait, mais ne disait jamais rien. Il avait faim, très faim.

La forêt était calme ; les animaux étaient restés sous terre, hibernant et attendant des jours meilleurs. Cette nuit hivernale ne serait pas idéale pour la chasse, mais de toute façon, il ne voulait plus de lièvres, de sangliers, de chevreuils ou d’un quelconque gibier. Non, cette fois-ci, quelque chose le poussait à aller vers la ville, là d’où il venait avant d’être loup.

C’était sa troisième pleine lune, autrement dit la troisième fois qu’Arthur se métamorphosait en loup. La première est toujours la plus douloureuse des transformations et il n’avait dérogé à la règle. Le squelette se dissout pour en former un plus solide, les muscles se développent pour multiplier la force, l’odorat est décuplé, embrumant parfois l’esprit non habitué. Et surtout, cette faim, terrible, qui déchire le ventre. Puis au fil des pleines lunes, la douleur du passage d’homme à loup s’amenuise, le temps que le corps accepte cette deuxième nature, celle de loup-garou.

Cette nuit, lorsque la Lune s’est montrée, Arthur n’a senti aucune douleur. Ainsi, le loup faisait maintenant pleinement partie de sa vie. Il était loup et non plus humain aussi bien dans son corps que dans son âme. Un loup solitaire. Seuls quelques sentiments restaient, comme l’humanité.
Cette nouvelle métamophose achevée, Arthur courait maintenant à travers bois, espérant atteindre la ville le plus vite possible pour étancher sa soif. Lorsqu’il atteignit la cité, elle lui semblait tellement méconnaissable. Elle était sale et malsaine, elle était pourrie de l’intérieur. Mais ses habitants semblaient encore palpiter d’une certaine vie. Arthur était mort de faim. Son instinct animal avait pris le dessus sur celui de l’humain, et dans son corps de loup, il était terrassé par cette faim bestiale.
La bête, presque sauvage, sillonnait rues et avenues, en quête d’une proie facile et solitaire. D’un coup d’œil il vit une vieille dame assise paisiblement sur un banc. Son visage lui semblait familier… Tout à coup, de l’obscurité, surgit un homme armé d’un révolver. Il bondit alors hors de sa cachette instinctivement et se précipita vers le malfrat. Surprise et horrifiée la femme s’enfuit aussi vite que lui permettaient ses vieilles jambes toutes rigides. L’homme braqua son arme vers le loup, mais ce dernier était plus rapide et ne lui laissa pas le temps de tirer. Il avait ses crocs solidement plantés dans son cou et sentait couler le sang sur ses babines. Quelle extase ! L’homme s’effondra. Le loups le traîna comme il pouvait vers un buisson. Cette nuit-là, il dévora son premier être humain. Viande tendre, sanglante et délicieuse.

Le lendemain, il se réveilla avec un arrière goût étrange en bouche. L’ennui quand on est loup-garou, c’est que souvent on ne se rappelle pas vraiment de ce qui s’est passé pendant la période de métamorphose. Parfois, on se souvient du sentiment qu’elle a procuré et, quelques images peuvent aussi revenir. Ce matin, Arthur se sentait extraordinairement bien, mieux que d’habitude, et un sentiment d’extase et de liberté totale l’avait envahi.
Comme tous les jours, il sortit de son appartement pour se rendre au travail, il entendit alors la vieille concierge raconter à des locataires, une histoire que lui semblait déjà vue, et même vécue !
« Un loup ! Oui, un loup est venu d’on ne sait où et il m’a sauvée ! Oui, sauvée je vous le jure ! Je me suis enfuie mais j’ai tout de même regardé derrière moi, et j’ai vu l’animal tirer l’homme dans un buisson ! »
Arthur en avait assez entendu. Des images furtives mais nettes passaient devant ses yeux, et il pouvait encore sentir le goût du sang dans sa bouche. En bas de son immeuble, au kiosque à presse, il acheta le journal du jour. En première page, on pouvait voir ses exploits. Impressionnant pour un humain, mais c’était surtout un comble pour un loup : quel beau tableau de chasse !

A lui la prochaine pleine lune ! Hahouououououou !

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