Antisocial

Arthur arpente les trottoirs de la rue Oberkampf, elle est déserte, sombre, plus éclairée la nuit depuis longtemps…  Fut un temps, ou à cette heure, cette artère était noire de monde. Arthur se souvient des rires, des discussions que l’on entendait en remontant cette rue. Les groupes discutant, en fumant, verre à la main devant les nombreux zincs ouverts jusqu’à très tard. Les jolies femmes qu’il croisait, leurs sourires, leurs rires,  belles ou moins belles mais réelles. C’était il y a longtemps se dit Arthur, il ne se souvient plus la dernière fois qu’il a croisé un humanoïde à une heure du matin rue Oberkampf, ni autre part d’ailleurs. Arthur n’a jamais été aussi seul que dans cette époque dite ultra connectée… il a toujours refusé ce non-sens. Les réseaux sociaux ont remplacé la vie sociale. La vie tout court même. Oui l’intention de Mark Z. était peut  être bonne à l’ origine ; permettre de garder le contact avec ses amis partout autour de notre petite planète. Avec le temps, ces distances ce sont réduites, aujourd’hui on reste en contact avec son voisin ou son pote qui habite à cinq minutes. Ultra connecté, mais seul. Putain, ce dit Arthur, mais où a t’ont  merdé ? Comment à t’ont pu en arriver là. Merde ! Comme si on n’avait pas assez de frontières, de remparts, de grillage. Des gens se sont battus pour faire tomber des murs depuis le début de l’humanité, et on en construit un nouveau,  beaucoup plus vicieux et pernicieux. Putain de réseaux sociaux ! Se dit Arthur. Il entend un bruit, il sursaute, il n’y a même plus un chat dans les rues de Paris… un bruit de pas il lui semble. Il distingue une ombre un peu plus loin devant, presque à l’angle du Boulevard de Ménilmontant. Une jeune femme, Arthur en est presque sûr. Il presse le pas, pour la rattraper, mais précautionneusement pour ne pas l’effrayer. Elle a pris à droite vers le Lachaise quand il arrive presque à sa hauteur.

“Mademoiselle ! Mademoiselle !”

Elle s’arrête, se retourne et le regarde froidement.

“Laisses moi tranquille !”répond elle à Arthur.

“Vous êtes perdu ?”

Elle pense à ce que lui disent souvent ses amis, tu ne devrais pas sortir c’est dangereux, tu peux rencontrer des gens en vrai.

“Je peux vous aider, si vous le voulez ?”

“Mais d’où sors tu ? Plus personne ne dis vous, le mot a été supprimé des dictionnaires depuis la dernière réforme de l’orthographe.”

“Pouvons-nous marcher un peu… ensemble… Je me prénomme Arthur et vous ?”

“Mon pseudo c’est Whynot7508776”

“Non mais je voulais dire votre prénom.”

“Écoutes je ne donne jamais mon prénom, j’ai même du mal à me  souvenir, si tu veux me draguer, fais comme tout le monde, va sur www.jeteprendsjeteconsommejetejettesuperficiellement.com, tu m’y trouveras avec mon pseudo. Mais je te préviens il me faut ton CV si tu n’es pas cadre et que tu ne gagnes pas au moins 35 k€ par ans ce n’est même pas la peine. Je ne veux pas te décevoir mais vu ta dégaine et ta tronche on est à mon avis loin du compte. Ah oui aussi j’exige un certificat médical de ton psy. C’est moins dangereux.”

“On ne peut pas continuer à marcher  et discuter mademoiselle ? Je préférerais. Vous savez je suis romantique. Lui dit Arthur.

“J’ai visité Rome, avec mon dernier boy kleenex, sur Google travel book, mais franchement le côté Rome antique ne m’a pas trop fait kiffe, je préfère les villes modernes comme New-York… Ou Dubaï”

Putain de réforme de l’orthographe. Romantique avait aussi disparu. 

“Et puis je ne vous drague pas en fait, j’aimerai juste faire votre connaissance. Nous pourrions devenir amis, pour de vrai”

“Je t’arrête tout de suite, si tu veux devenir ami avec moi, tu passes par ma page Facebook. Tu me trouveras avec le même pseudo. C’est quoi ton pseudo ?”

“Je n’ai pas de pseudo, enfin c’est le même que mon prénom, Arthur”

“Mais on ne fait pas ça, on prend toujours un pseudo, quand mes amis me disent que c’est dangereux de traîner dehors et de rencontrer des gens en vrai, ils ont raisons on tombe sur des sacrés tarés. Et je te préviens si tu as moins de 250  amis sur Facebook, c’est pas la peine non plus, je n’ai pas envie d’être pote avec un mec antisocial. Bonne soirée”

Arthur reste immobile sur le trottoir comme assommé. Antisocial… il était antisocial. Mark Z. Ne s’était pas trompé en parlant de mur Facebook. Il a construit le plus grand et plus infranchissable des murs de tous les temps. Arthur ne supporte plus les murs. Arthur est antisocial, mais il se plaît à croire que ce sont les réseaux connectés qui le sont.

A.

Les commentaires sont fermés.

Un site Web propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑